Mar / 25

Banqueroute de Bear Stearns.

By / Pascal Faccendini /

La courte semaine que viennent de vivre les marchés, va rentrer dans les annales de la finance. Cet épisode mémorable pourrait s’intituler « comment perdre 17 milliards de dollars en quarante-huit heures », mais également « comment éviter in extremis une terrible crise bancaire ».

BEAR STEARNS. Ce nom qui va bientôt disparaître n’a en fait pas fini de résonner dans les couloirs de Wall Street. Le cas Bear Stearns, ou plutôt l’affaire Bear Stearns, sera à coup sûr enseigné dans les grandes écoles. Cette banque, réputée comme plutôt conservatrice, née en 1923, et qui a su résister à tous les mauvais coups, vient de capoter. Il serait plus exact de dire qu’elle vient de tomber pour banqueroute. Ce qui est extraordinaire dans cette affaire, c’est qu’il s’agit de l’un des fleurons de la finance mondiale, l’un des plus grands noms de Wall Street, et de constater à quelle vitesse sa chute s’est réalisée.

Tout commence bien sûr avec les fameux subprimes, dont deux des principaux Hedges funds de Bear Stearns sont gavés, justifiant que la banque fasse un énorme chèque pour couvrir les pertes de ses fonds. Le problème de cette banque, comme celui de toutes les autres banques d’affaires, est que depuis un certain été 2007, les émissions obligataires que l’on appelait auparavant de la liquidité, et qu’elles ont toutes en portefeuille afin d’offrir des garanties, ne s’apparentent plus aujourd’hui qu’à une dette dont personne n’est tout à fait sûr de pouvoir retrouver l’argent qu’elle représente. Il ne faut pas perdre de vue que nous parlons là d’un marché organisé, c’est-à-dire une place de cotations où se confrontent une offre et une demande afin de pouvoir fixer un prix. C’est identique pour toute notion de marché, même dans l’immobilier. La valeur d’un bien ne vaut, que le montant que l’on est prêt à débourser pour l’acquérir. Les choses peuvent évoluer très vite, et depuis la crise financière de l’été 2007, énormément d’actifs titrisés ou obligataires que tout le monde s’arrachait à prix d’or, se sont complètement effondrés, car plus personne n’en veut. Toutes les banques d’affaires ont dû, par conséquent, déprécier leur bilan, à la vue de ces actifs détenus dans leur comptabilité qui perdaient de plus en plus de valeur. Le problème présent est que cette crise, en avançant, broie de plus en plus d’actifs sur son passage, obligeant les banques à opérer de plus en plus de dépréciations dans leur bilan, ce qui revient à dire qu’elles offrent de moins en moins de garanties à leurs clients. Le coup de grâce pour Bear Stearns s’appelle les «Alt-A». Les «Alt-A» sont une catégorie d’emprunts qui se situent entre les Subprimes (risqués) et les prêts dit « Primes » (peu risqués).

Le constat est venu de la FED et de Standard and Poor’s. Désormais, les défauts dans les remboursements de prêts et les saisies immobilières ne sont plus cantonnés au seul Subprime. Les défauts sur la catégorie «Alt-A» sont en très forte progression. D’après S&P, l’émission de prêts «Alt-A», entre 2005 et 2007, représente 600 milliards de dollars. L’agence de notations Fitch, à la vue de ces éléments, se voit, début mars, dans l’obligation de placer sous surveillance (négative) la qualité de ces prêts et s’apprête à abaisser le rating d’une première tranche de 160 milliards de dollars. L’agence Moody’s poursuit dans le même sens et déprécie le 10 mars la qualité de titres obligataires adossés aux «Alt–A», obligeant les banques d’affaires qui en détiennent à de nouvelles dépréciations. Pour Bear Stearns, c’est le coup de grâce, cette nouvelle dépréciation signifie une chute des fonds propres à un niveau critique, se traduisant automatiquement en rumeurs sur le marché, ne faisant qu’augmenter la pression et les craintes des clients de la banque.

Lorsque les marchés financiers clôturent à Wall Street le vendredi 14 mars, plus personne n’est plus sûr de rien. Le gotha de la banque d’affaires américaine est suspendu à un fil, celui de la décision que prendra la FED. En effet, suite aux rumeurs de défaillance dont Bear Stearns a fait les frais, elle vient de voir sortir de ses comptes clients, 17 milliards de dollars en quarante-huit heures. C’est fini, elle n’a plus un sou, elle ne peut même plus répondre à la demande de ses clients. À partir de là, c’est une course contre la montre qui se déclenche à Wall-Street. Comment éviter la panique généralisée que peut provoquer l’annonce d’une faillite bancaire de cette ampleur ? Tout doit être négocié en un week-end. Il faut absolument qu’avant l’ouverture des marchés à Tokyo, lundi matin, un « deal » soit fait. C’est donc dans ce contexte, pendant que nous passions un week-end, qu’un mandat exclusif a été donné à la Banque JP Morgan pour organiser le sauvetage et la vente de Bear Stearns à un prix dérisoire de 2 dollars l’action. Les négociations ont duré tout le week-end et JP Morgan, faisant un pas en avant et deux en arrière, s’est finalement décidé dans la nuit de dimanche à lundi. Tout s’est joué cette nuit-là, vers une heure du matin. Que se serait-il passé si le deal avait échoué ? Je ne préfère même pas y penser…

Cette page de l’histoire de la finance, pas encore tout à fait gravée dans le marbre car soumise à de nouveaux rebondissements, se tourne, au profit d’un nouvel épisode qui pour les marchés s’appelle désormais Lehman Brothers. Bear Stearns était la cinquième banque d’affaires américaine, Lehman Brothers est la quatrième. Les résultats de Lehman communiqués mardi 18 mars ont rassuré les marchés. Le Cash de la banque est plus important que prévu, le titre est donc remonté rapidement… mais pour combien de temps ? Au travers du jeu des dépréciations d’actifs auxquels les établissements bancaires sont confrontés, qu’en est-il véritablement du bilan des grandes banques, UBS, Barclays, Citigroup…etc. Un constat s’impose, depuis le départ de la crise en août 2007, rien n’a franchement évolué, nous en sommes au même point, avec les mêmes symptômes et les mêmes effets. Les taux directeurs américains ont été abaissés, le guichet des banques centrales est largement ouvert, des quantités astronomiques d’argents frais ont été injectées dans les marchés… Pour quel résultat ? Rien, aucun signe tangible de rémission. Alors, que faut-il faire pour que les marchés se rétablissent ? J’espère que Ben Bernanke le sait. Car au fur et à mesure que le temps passe et que des cartouches sont épuisées en pure perte, cela recule d’autant le rétablissement de la confiance dans le dollar et les actifs libellés en dollar. Cela explique aussi pourquoi les marchés considèrent que la baisse n’est pas terminée, même si nous avons assisté en fin de semaine à un petit rétablissement sur les matières premières et le dollar… À suivre.

© photos : Matthew Henry

Categories : Marché financier
Pascal Faccendini