Déc / 08

La « destruction créatrice » de Schumpeter disruptée à son tour… ?

By / Pascal Faccendini /

Si pour un économiste ou toute personne s’intéressant de près à l’économie, le terme de « destruction créatrice » n’est pas nouveau, il est curieux de voir à quel point ce concept s’est répandu depuis quelques années partout sur le web. Une telle vulgarisation entraînant une certaine « convention » devrait au minimum nous alerter. Serait-ce le signe qu’il est déjà dépassé… ?

La pensée de Schumpeter ne s’est pas répandue ainsi par hasard. Au lendemain de l’éclatement de la bulle technologique et de la crise des subprimes, à un moment où il a été nécessaire de mettre les bouchées doubles pour faire accepter le digital dans nos sociétés, la notion d’innovation est devenue centrale. Cette innovation digitale pleine de promesses, notamment pour gommer les erreurs du passé, devait être conceptualisée afin d’être mieux comprise et acceptée par tous au plus vite…. Si l’apport considérable qu’ont permis les réflexions, les travaux et les écrits de Joseph Schumpeter quant à la bonne compréhension de l’évolution de nos économies, il se pourrait qu’il soit nécessaire aujourd’hui de les compléter en raison de l’apparition de nouveaux paramètres totalement inconnus à son époque. En effet, Josep Schumpeter (1883 – 1950) a écrit son œuvre majeur en 1942 (Capitalisme, socialisme et démocratie) et introduit dans la pensée contemporaine des notions propres à révolutionner la réflexion économique du moment (Le concept de l’innovation et le positionnement de l’acteur emblématique du capitalisme « l’entrepreneur ») ; il en sera de même avant lui pour un certain Karl Marx (1818-1883), tout comme avant ce dernier pour David Ricardo (1772-1823). En effet, ils se sont tous appuyés sur les travaux de leurs prédécesseurs afin de construire une critique débouchant sur une avancée majeure dans la compréhension de l’évolution de leur économie contemporaine. Leurs travaux restent bien sûr d’un intérêt majeur, mais ont tous dû être actualisés par leurs successeurs. Ainsi, regarder nos économies modernes au travers du prisme d’une réflexion datant de 1942 incite à la prudence, quelques paramètres ont évolué depuis. Même si le concept de « destruction créatrice » reste largement d’actualité, certains aspects de ce concept ne fonctionnent plus tout à fait aujourd’hui. En effet, la vitesse d’évolution de nos économies ne cesse d’accélérer et les innovations n’ont plus le temps de se propager avant d’être elles-mêmes supplantées par de nouvelles innovations. Cette réalité nouvelle amène une tension au sein des entreprises et des équipes, que l’on tâche de rassurer en expliquant « c’est normal, c’est la destruction créatrice… ». La marche en avant de ces innovations crée des tensions dans nos sociétés qui se trouvent de moins en moins en capacité de les gérer. L’aspect social prend de l’ampleur et a toutes les chances d’en prendre encore davantage.

Car si la pensée de Schumpeter était plutôt divergente de celle de Karl Marx, ils ne se faisaient tous deux guère d’illusions sur la survie du capitalisme. Entendons-nous bien, nous n’évoquons nullement ici le grand soir du capitalisme, mais simplement une nouvelle forme vers laquelle il est en train de se structurer, comme il l’a toujours fait au fil du temps. Mais cette mutation se fait aujourd’hui dans une ampleur bien plus importante.

Si une forme de « destruction créatrice » est à l’œuvre, c’est surtout une évolution de notre capitalisme qui est désormais en jeu. À l’heure où Joseph Schumpeter et Karl Marx écrivaient que le capitalisme allait laisser la place à une nouvelle forme de socialisme, ils ne savaient pas encore que l’intelligence artificielle, ou la Blockchain, était en marche pour transformer nos économies et nos civilisations…. C’est un peu comme si Karl Marx et Joseph Schumpeter avaient décrit les évolutions économiques à l’intérieur d’une structure capitaliste donnée, or, aujourd’hui ce n’est pas ce qui se passe à l’intérieur de cette structure qui évolue, mais c’est la structure en elle-même qui est en pleine mutation… ! Ces chamboulements dont nous percevons à peine les germes vont bien au-delà d’une « destruction créatrice » conventionnelle. Ils vont redessiner ou remodeler une nouvelle forme de capitalisme. La structuration de nos portefeuilles boursiers et plus largement de nos patrimoines doit l’intégrer. C’est à la fois un grand défi, mais également une formidable opportunité…… Nous aurons l’occasion de revenir sur ce point, mais dans l’immédiat un paramètre semble avéré…, ce bon vieux concept de « destruction créatrice » semble désormais « disrupté » à son tour…… !

© photos : Xianjuan Hu

Categories : C, Economie, N.V
Pascal Faccendini