Nov / 01

Environnement…, et si c’était à cause du PIB ?

By / Pascal Faccendini /

Le PIB (Produit Intérieur Brut) est partout, tellement partout qu’on a l’impression qu’il a toujours été là. Il est l’alpha et l’oméga de la mesure de l’évolution de nos économies et fait foi envers et contre tout. Bref, c’est la référence absolue pour laquelle (ou contre laquelle) tout le monde se bat au quotidien, sans se poser plus de questions. Mais au juste, d’où vient-il ? Pourquoi avons-nous créé cette « chose » qui pourtant porte en elle les germes des désordres auxquels nous sommes confrontés…? Et s’il était tout simplement ringard, périmé…, bon à jeter… ! Ce bon vieux PIB semble avoir fait son temps. La vraie question consiste maintenant à savoir par quoi on le remplace !


Nous sommes au début des années 30 aux États-Unis, la grande dépression est en train de faire les ravages économiques que l’on sait, et les dirigeants américains sont à la recherche d’un indicateur pour mesurer les effets de cette grande crise économique. Le Congrès américain fait donc appel à un économiste, Simon Kuznets. Il va donner naissance à la comptabilité nationale et va créer un agrégat de données économiques, qui passe ensuite entre les mains d’un certain John Keynes et aboutit « in fine » à ce fameux PIB. Sa « mise en orbite » démarre en 1932, mais ce sont les accords de Bretton Woods qui le « normalisent » sur un plan mondial, aidés par l’ONU qui souhaite uniformiser la mesure de la croissance des pays.

Depuis sa création, le PIB est critiqué. Il l’est d’ailleurs depuis son origine par son créateur lui-même qui estime « qu’il est dangereux de donner à un chiffre un caractère définitif et d’amener l’esprit humain à prendre des décisions au travers de cette seule information… ». Un certain Robert.F Kennedy, dans un célèbre discours en 1968, déclare :

Après tout, pourquoi remettre en cause quelque chose qui fonctionne me direz-vous ? Eh bien, c’est bien là le sujet. C’est que cette histoire de PIB et de comptabilité nationale ont depuis le départ et pour des raisons politiques, « un peu » échappé à leurs créateurs. En effet, les États-Unis ont souhaité que certains paramètres ne soient pas présents, alors que d’autres, peut-être moins évidents, devaient l’être. Ce qui pouvait fonctionner avec ces imperfections à une époque, devient tout bonnement aberrant aujourd’hui.

Les premières vraies prises de conscience et communication mondiales sur le sujet remontent à 1972 avec le fameux « Rapport Meadows » du Club de Rome.
Le Club de Rome met en avant l’aberration du système (toujours plus de croissance, au travers d’une incohérence de ce que l’on appelle « croissance ») et explique tout bonnement que ce fonctionnement de « toujours plus de croissance », se faisant au détriment des ressources de la planète, a ses limites. Le développement démographique allié au développement économique va inévitablement trouver une fin dans les ressources limitées de la planète. Mais en 1972, le Club de Rome va plus loin et indique que le pic de croissance va vraisemblablement intervenir autour de 2020 – 2030, période à laquelle nous allons atteindre naturellement les limites de l’expansion économique !

Dans les années qui ont suivi, le rapport Meadows a subi un déferlement de critiques en tout genre et de nombreux économistes ont ouvertement décrié les propos du Club de Rome, bien embarrassant pour l’establishment du moment qui était empêtré dans une crise économique engendrée par le premier choc pétrolier. C’est donc tout naturellement que l’après-crise s’est faite, non pas autour des idées du Rapport Meadows, mais d’une idée toute simple : « Le bonheur est dans la consommation ». L’une des figures emblématiques de cette période, le publicitaire de génie Jacques Séguéla, incarne l’image de cette consommation à outrance où règne le marketing, la publicité…, mais pas les ressources naturelles et l’environnement.


Dans les années qui ont suivi, et au travers du constat implacable des dégradations apportées à la planète, diverses initiatives ont été entreprises pour « verdir » ce bon vieux PIB. Mais pour bien comprendre le problème auquel nous sommes confrontés, nous pouvons prendre en exemple un indicateur, l’IPV (Indicateur du progrès véritable), développé depuis 1995 par un institut californien, « Redefining Proghess ». La méthode consiste, à partir de la mesure traditionnelle de la consommation des ménages, à y ajouter diverses contributions liées au bien-être, desquelles on soustrait la valeur estimée des “richesses perdues”, notamment naturelles (l’environnement, destruction de ressources non renouvelables…) et sociales. On obtient le graphique ci-dessous (pour les États-Unis) qui, comparé au PIB traditionnel, aboutit à des résultats très différents.

IPV et PIB US

Le premier constat que l’on peut faire est que si l’envolée du PIB traditionnel est très concrète, L’IPV, lui, n’évolue pas, sous-entendu : tout ça pour ça ! Aucune création de richesse réelle (ou globale), c’est très frustrant ! Mais il y a plus frustrant, notamment si l’on compare les pays entre eux. On peut se retrouver avec des pays comme le Costa Rica qui deviennent plus performants que les États-Unis… ! Ce n’est pour le coup plus frustrant, mais tout bonnement inacceptable pour les puissances économiques dominantes.


De nombreuses initiatives ont été entreprises, essayant de trouver la bonne formule ou la bonne pondération…, ou les deux. En 2002, dans son discours au Sommet de la Terre de Johannesburg, Jacques Chirac met en avant l’indicateur d’empreinte écologique. En 2008, la commission Stiglitz, du nom de son président Joseph Stiglitz (Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social), lancée par le gouvernement français de l’époque, fait une tentative pour actualiser le PIB (ou plutôt une bonne mesure de croissance réelle) mais là encore, entre impératifs économiques, puissance politique et raison d’État…, disons que cette commission a abouti à des avancées. Pour imager les lourdeurs politiques sur ces sujets, on peut évoquer le résultat de l’initiative « 4 pour 1000 » lancée par la France en 2015, lors de la COP 21. Le monde entier a applaudi l’initiative française, mais au moment où il a fallu signer les textes d’engagement, les principaux pays ont répondu présent…, tous…, sauf la Chine, l’Inde et les États-Unis… (no comment) !

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On ne peut pas incriminer « trop rapidement » ces différents pays, même si leur responsabilité est immense. Nous sommes en présence d’un « dossier » lourd, très lourd, où la géopolitique s’imbrique dans les réalités économiques sous couvert des décisions politiques (oui, très, très lourd… !). De très grands progrès ont déjà été réalisés, même si la tâche reste gigantesque. La définition du PIB va forcément évoluer, mais nous devons accepter qu’avec elle…, nous allons devoir également réviser nos attentes en matière de croissance et plus globalement notre regard sur le monde…, y sommes-nous vraiment prêts… ?

© photos : Shannon-vanden Heuvel

Categories : Economie, H, Marché financier
Pascal Faccendini