Avr / 14

Et on a eu 140 caractères…

By / Pascal Faccendini /

Semaine après semaine, la hausse des indices se prolonge sans réelle correction. Une reprise économique semble être en train de s’enclencher, alors que les investisseurs commencent à ressentir une certaine fébrilité vis-à-vis des niveaux atteints par les places boursières. Un point d’étape s’impose….

Qui l’aurait cru il n’y a pas si longtemps encore, voilà que notre bon vieux CAC 40 s’installe confortablement sur les niveaux de 5200 points et semble parfaitement à son aise sur ces sommets. Bon nombre d’intervenants semblent encore prêts à l’accompagner et le pousser encore plus haut,….mais jusqu’où ? Jusqu’où les indices boursiers peuvent-ils monter sans faiblir ? Un point d’étape s’impose afin d’essayer d’y voir un peu plus clair et d’essayer de comprendre ce que les intervenants (notamment institutionnels) ont en tête. Autant vous l’indiquer dès à présent, un paramètre m’intrigue tout particulièrement en ce moment. Les propos tenus par ces intervenants face aux caméras et aux micros apportent un son de cloche très différent, pour ne pas dire opposé, à ce qu’il est en « OFF ». Face caméra, tout va bien, il faut accompagner le mouvement qui s’enclenche,….il va encore aller plus loin. Hors caméra, les propos sont déjà beaucoup moins affirmatifs, quand ils ne sont pas extrêmement prudents. Mais à quoi jouent-ils ? Si une reprise économique semble s’engager, il faut tout d’abord préciser (et c’est suffisamment rare pour être signalé) que cette reprise est avant tout européenne ! Oui, c’est bien en Europe que se situe le « dynamisme » économique. Si en France le décollage est moins présent, alors qu’il est beaucoup plus net en Espagne, on peut considérer que toute l’Europe présente les mêmes signes de reprise. Une consommation frémit pendant que les chiffres à l’exportation présentent également une embellie. Nous avons déjà exprimé les germes de cette embellie orchestrée par les taux d’intérêt et le niveau de l’euro. En revanche, une fois que l’on a dit ça, que nous reste-t-il ?…..

Hé bien, très franchement, pas grand-chose. Le cycle de reprise américain est déjà très avancé et commence à se fragiliser. Les pays émergents sont de leur côté sous l’emprise d’une certaine défiance en ce qui concerne l’Asie, ou carrément d’une bérézina pour l’Amérique du Sud…..C’est donc l’Europe qui apporte les meilleures perspectives ? Pas réellement, avec notamment un petit + 0,9% pour la France,….mais disons que c’est en Europe que nous sommes sur une reprise « fraîche », toute neuve, alors qu’elle est plutôt largement consommée pour le reste du monde. L’attrait de nos places boursières est le reflet de ce constat. Même si la reprise n’est pas violente, au moins elle est là et elle démarre. Ok, parfait, voilà un vrai bon point. En revanche, jusqu’où cette reprise peut nous emmener…. ?

C’est là que les discours sont très aléatoires (face camera ou en off), tout bonnement parce que personne n’en a la moindre idée. En effet, peu importe par où nous abordons cette reprise, il n’y a rien de serein ou de franchement stabilisé dedans. Si l’Europe redémarre, elle ne pourra le faire sans relais international. L’Amérique ? Mieux vaut ne pas y compter, le cycle est largement consommé et les américains se mettent à épargner. Il reste par conséquent les pays émergents. L’Amérique du Sud est confrontée à de grosses difficultés potentielles notamment pour le Brésil, mais on ne peut pas compter davantage sur l’Asie. En effet, le moteur économique chinois a servi de locomotive pour l’ensemble de la région, or ce n’est plus le cas. La Chine est elle aussi contrainte par une décroissance potentielle, confrontée à la gestion de bulles de crédits privés gigantesques. Son ancien pouvoir de traction se transforme en nouveau pouvoir de destruction sur l’ensemble de l’Asean. La devise chinoise est surévaluée, et cette position devenue intenable devrait amener une vague de dévaluations compétitives sur les devises de la zone et devrait se répercuter sur le Brésil et l’ensemble des zones émergentes. Ce contexte déjà instable suffit largement à nous faire comprendre que cette reprise est semée d’embuches…..

Mais il y a plus grave. En effet, depuis les sorties des deux dernières crises (2000 et 2007), les gouvernements et les banques centrales ont fait ce qu’ils devaient faire pour maintenir en l’état le système financier international. Nos plus grosses institutions ont aidé les économies en déversant des montants financiers colossaux (pas d’équivalent historique sur ces niveaux) afin de donner une impulsion positive et gagner du temps, le temps que la croissance revienne……Après tout, cette stratégie avait du sens puisque la « high-tech » arrivait, avec tout son lot de promesses qui allaient transformer nos économies et nos sociétés. Des chamboulements colossaux allaient être apportés, et pouvaient nous faire miroiter un renouveau des « trente glorieuses »…..

C’était parfait vis-à-vis des dettes colossales accumulées auxquelles nous devons faire face. Les premiers vrais signes de défiance vis-à-vis de ce scénario sont arrivés sur un constat d’absence d’inflation et de début de déflation. Les défiances se précisent avec le marché du travail. Là où des milliers d’emplois devaient être créés, nous ne constatons que des destructions de postes. Les emplois dans l’industrie ne sont pas remplacés par des emplois dans les « high-tech » mais par des emplois dans les services peu qualifiés. Les économistes intègrent désormais un scénario de décroissance de longue période, engendré par une perte de compétitivité globale de nos économies. Avant d’avoir des créations massives, nous allons devoir passer par des destructions tout aussi massives ! Le président d’une grande société technologique de la Silicon Valley communique sa déception en indiquant : « quand je rêvais du futur, j’imaginais des voitures volantes,…..et au bout du compte, nous avons eu 140 caractères (twitter) ». Nous ne sommes nullement en présence d’innovations de rupture ou fondamentales qui apportent à nos économies l’influx nerveux dont ont rêvé nos dirigeants. Nous sommes confrontés à de réelles innovations qui améliorent notre vie quotidienne, mais qui excluent des millions de personnes du marché du travail, et créent de la décroissance…Le terme à la mode dans les milieux économiques est « décroissance séculaire ». Mais alors, nos marchés et autres indices boursiers dans tout ça ?…Eh bien, disons que le propre d’une bulle financière est de gonfler…À suivre.


© photos : Ali Mohdammed

Categories : Economie, N.V
Pascal Faccendini