Crise au Moyen-Orient et stagflation, les infrastructures une réponse souveraine et vitale.
- Pascal Faccendini

- 13 avr.
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Dernière mise à jour : 13 avr.

Alors que les regards sont tournés vers l'escalade militaire au Moyen-Orient, un autre spectre, plus insidieux, hante nos économies : la stagflation. Ce cocktail redoutable de croissance faible et d'inflation forte, que l'on croyait relégué aux livres d'histoire des années 70, frappe à nouveau à notre porte. La crise autour du détroit d'Ormuz n'est pas qu'une affaire de pétrole ; elle est le détonateur d'une prise de conscience brutale de nos vulnérabilités. Et face à ce mur de défis, une réponse émerge, non pas des chancelleries, mais des fondements mêmes de notre économie : un besoin massif, urgent et structurel d'investissements dans nos infrastructures.
Ormuz, bien plus qu'un détroit, le goulot d’étranglement de nos assiettes.
Ne nous y trompons pas. Le blocage, même partiel, du détroit d'Ormuz est un coup de semonce qui dépasse de loin la seule question énergétique. C'est un goulet d'étranglement pour notre agriculture mondialisée. Oubliez un instant les pétroliers et les méthaniers. Pensez aux engrais. L'urée, l'ammoniac, le phosphore, le soufre : les nutriments essentiels de l'agriculture intensive transitent massivement par ce passage maritime.
Les chiffres donnent le vertige. L'Inde, géant démographique, dépend du détroit pour 54 % de ses importations de fertilisants azotés. Le Brésil, puissance agricole qui nourrit une partie du bétail européen avec son soja, y fait passer 45 % de ses importations d'urée. La chaîne est mondiale et la contagion, inévitable. Une pénurie de soufre dans le Golfe, sous-produit de l'industrie pétrolière, frappe directement le Maroc, premier exportateur mondial d'engrais phosphatés, qui en a besoin pour sa production.
La conséquence est mécanique et implacable : des récoltes en baisse, des tensions alimentaires et, in fine, une inflation sur les denrées de base. C'est le premier étage de la fusée stagflationniste. Le "Printemps arabe" de 2011, déclenché en partie par la flambée des prix alimentaires, nous a douloureusement rappelé ce lien de cause à effet.
La fin de l'insouciance, quand la mondialisation révèle ses fractures.
Cette crise révèle la fragilité de nos chaînes d'approvisionnement, optimisées pour le "juste-à-temps" mais dramatiquement inefficaces face aux chocs. Nous avons bâti une économie mondiale ultra-performante en temps de paix, mais terriblement exposée et inefficace en temps de crises. La guerre en Ukraine nous avait déjà forcés à repenser en urgence notre architecture d'approvisionnement en gaz et en pétrole. La crise d'Ormuz nous force à faire de même pour les intrants agricoles.
Cette vulnérabilité n'est pas anecdotique, elle est systémique. Elle nous oblige à repenser la résilience. Et la résilience, en économie, repose sur des infrastructures solides, modernes et adaptées. C'est ici que le diagnostic s'élargit. Le monde est entré dans ce que l'on doit appeler un "supercycle des dépenses d'investissement". Une longue période où la nécessité de moderniser les infrastructures essentielles n'est plus un choix, mais une condition de survie pour soutenir la croissance et la compétitivité.
Une nouvelle ère de la demande, le triptyque qui change tout.
Trois forces majeures, trois tsunamis structurels, redéfinissent la demande et exigent une refonte complète de nos infrastructures : l'Intelligence Artificielle (IA), la numérisation et l'électrification.
L'IA et la numérisation : l'appétit insatiable du virtuel.
L'IA n'est pas un concept éthéré. C'est une industrie vorace en énergie et en connectivité. Elle exige des centres de données (data centers) toujours plus nombreux et puissants, des réseaux à très haute capacité et une connectivité sans faille. Ces infrastructures numériques sont les nouvelles autoroutes et les nouveaux ports du XXIe siècle. Sans elles, pas d'économie moderne.
L'électrification : le nouveau système sanguin de l'économie.
Parallèlement, nous assistons à une électrification massive de nos usages, notamment dans les transports et l'industrie. Cette transition, indispensable pour atteindre nos objectifs de décarbonation, exerce une pression colossale sur nos réseaux électriques. Beaucoup sont vieillissants, conçus pour un monde centralisé et prévisible, et totalement inadaptés à la production intermittente des énergies renouvelables et aux pics de demande des véhicules électriques.
Ces tendances, combinées, font littéralement exploser la demande mondiale en électricité. Le tableau est clair : sans une modernisation profonde et rapide de nos infrastructures énergétiques et numériques, la promesse de croissance de cette nouvelle économie restera lettre morte.
La révolution de l'infrastructure énergétique.
Le secteur de l'énergie est à l'épicentre de cette transformation. Il fait face à un double défi : répondre à une demande croissante tout en se décarbonant. Cela impose un changement de paradigme.
Le stockage par batterie, l'infrastructure de la flexibilité.
Pendant des décennies, une infrastructure était un actif physique, permanent et de grande taille. Aujourd'hui, cette définition évolue. Le stockage d'énergie par batterie en est l'exemple le plus frappant. Ce n'est plus une simple technologie complémentaire, c'est une infrastructure à part entière.
Pourquoi ? Parce qu'elle apporte la flexibilité qui est devenue essentielle. Dans un système électrique où l'éolien et le solaire, par nature intermittents, prennent le pas, les batteries permettent de "transférer l'électricité dans le temps" : elles stockent le surplus quand le soleil brille et le vent souffle, et le restituent quand la demande est forte. Elles assurent la stabilité du réseau, la régulation de la fréquence et réduisent notre dépendance aux centrales de pointe, souvent les plus polluantes et les plus chères. Considérer la batterie comme une infrastructure, c'est passer d'une logique de production à une logique de fonction et de résilience.
Le mur du financement, où trouver les capitaux ?
Le diagnostic est posé, les besoins sont identifiés. Mais le défi est colossal. Les investissements nécessaires pour moderniser nos réseaux, développer les énergies renouvelables et créer les capacités de stockage se chiffrent en milliers de milliards à l'échelle mondiale.
Le bât blesse au niveau du financement. Les budgets publics, déjà lourdement endettés, ne peuvent seuls combler ce déficit. L'ampleur des besoins en infrastructures ne peut être satisfaite par le seul financement public. Nous sommes face à un paradoxe : les besoins sont immenses, mais les investissements actuels sont largement insuffisants. Malgré la dynamique, ils ne représentent qu'environ 37 % du niveau annuel nécessaire d'ici 2050.
C'est là que le capital privé, et notamment les investisseurs institutionnels spécialisés dans les actifs réels, ont un rôle prépondérant à jouer. Partout dans le monde, les gouvernements se tournent vers des structures de financement innovantes pour attirer des capitaux, en quête de rendements à long terme et d'impact. Pour ces investisseurs, l'environnement offre une myriade d'opportunités, à condition de faire preuve de clairvoyance et de détermination.
Conclusion : Investir pour ne pas subir.
La crise qui se noue au Moyen-Orient et la menace de stagflation ne sont pas des fatalités, mais les symptômes de nos dépendances et de la vétusté de nos systèmes. Y répondre uniquement par des mesures diplomatiques ou des ajustements monétaires à court terme serait une erreur profonde.
La véritable réponse est structurelle. Elle réside dans notre capacité à orchestrer ce supercycle d'investissement dans les infrastructures. Il ne s'agit pas simplement de remplacer l'ancien par le neuf. Il s'agit de bâtir un nouveau système nerveux et circulatoire pour notre économie : des réseaux électriques intelligents et résilients, des infrastructures numériques performantes, et des chaînes logistiques repensées pour être plus robustes.
Cet effort colossal est la condition sine qua non pour assurer notre souveraineté, et restaurer une croissance durable. C'est un projet de long terme, mais l'urgence géopolitique nous rappelle que le temps nous est compté. L'investissement dans les infrastructures n'est plus une simple politique économique ; c'est devenu un impératif stratégique et une assurance-vie contre les crises de demain. À suivre...


