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Blocus du détroit d’Ormuz, le piège énergétique de Trump que les marchés refusent de voir.

  • Photo du rédacteur: Pascal Faccendini
    Pascal Faccendini
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

L’euphorie a quelque chose de déroutant. Alors que le baril de Brent flirte avec ses plus hauts niveaux depuis le début du conflit irano-américain, dépassant les 100 dollars, les marchés actions, eux, semblent danser sur un volcan. L’indice S&P 500 a touché de nouveaux sommets historiques en avril, comme si le blocage du détroit d’Ormuz n’était qu’un lointain souvenir.

Cette dissonance cognitive, porte un nom : l’avidité. Après la peur panique de mars qui a vu les indices chuter, c’est aujourd’hui la « peur de manquer la reprise » qui domine. Pourtant, derrière l’optimisme de façade des salles de marché, une bombe à retardement est en train d’être armée. Son détonateur n’est pas le prix du pétrole, mais le temps.

Un temps long, celui d’un blocus qui s’installe, et qui révèle que la première puissance économique mondiale, les États-Unis, est en train de brûler ses dernières cartouches de sécurité énergétique, sans traiter le mal à la racine.


L'ivresse des marchés face à la menace stagflationniste.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut observer le comportement des investisseurs. Ils ont interprété l’annonce d’un cessez-le-feu début avril non pas comme une trêve fragile, mais comme la fin de l’histoire. Les algorithmes de trading, programmés pour réagir à des mots-clés, ont déclenché des vagues d’achats massifs. Le passage de la « peur à l’euphorie » s’est fait « en l’espace de quelques jours ».

Pourtant, les faits sont têtus. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, reste bloqué. Chaque semaine qui passe aggrave les pénuries d’approvisionnement. Les conséquences sont déjà visibles, pas dans les cours de bourse, mais dans l’économie réelle : l’inflation repart de plus belle. Aux États-Unis, elle a bondi à 3,7 % en mars. En zone euro, elle est repassée au-dessus de l’objectif de la BCE. C’est le spectre de la stagflation – cette maladie économique qui combine l’inflation galopante et la croissance zéro – qui refait surface. Les banques centrales sont prises en étau : monter les taux pour juguler l’inflation risquerait d’achever une conjoncture déjà chancelante.

Les marchés, eux, préfèrent se concentrer sur les bons résultats trimestriels des entreprises, notamment dans le secteur de l’intelligence artificielle où la demande pour les semi-conducteurs explose. Mais ces résultats reflètent le passé. Ils n’intègrent que très partiellement l’impact d’un choc énergétique qui, lui, est bien présent et s’annonce durable.


Le temps long : la variable que la finance ne sait pas modéliser.

C’est ici que se niche l’erreur fondamentale d’analyse. Les marchés financiers traitent le blocus du détroit d’Ormuz comme un événement ponctuel, un « cygne noir » dont l’impact va s’estomper. Ils parient sur une résolution diplomatique rapide, car c’est ainsi qu’ils sont programmés. Mais que se passe-t-il si la stratégie de l’administration Trump n’est pas de résoudre la crise, mais de la faire durer ?

L’économie physique n’obéit pas aux mêmes règles que l’économie financière. Une perturbation d’une semaine sur une chaîne logistique est un problème. Une perturbation de six mois est un effondrement. Pour un pétrolier, pour une usine, pour une compagnie aérienne, le temps n’est pas une variable secondaire ; c’est le facteur principal de production et de coût. Chaque jour de blocus prolonge l’incertitude, force les entreprises à puiser dans leurs stocks, et finit par répercuter la hausse des coûts sur le consommateur.

Ce que les marchés célèbrent comme une « normalisation » n’est en réalité qu’une accoutumance au risque, une dangereuse banalisation d’une situation qui est tout sauf normale. Le vrai problème n’est pas le baril à 100 dollars. Le vrai problème, c’est un baril qui pourrait rester à ce niveau, ou plus haut, pendant un an ou plus.


La marge de sécurité américaine s’évapore, quand les stocks de brut tirent la sonnette d’alarme.

Face à cette crise d’approvisionnement prolongée, les États-Unis disposent d’un amortisseur : leurs réserves stratégiques de pétrole (SPR) et leurs stocks commerciaux. C’est la fameuse marge de sécurité qui permet au pays de traverser les chocs. Or, cette marge est en train de fondre à vue d’œil. Pour maintenir l’essence à un prix politiquement acceptable et éviter une récession brutale, l’Amérique puise dans ses réserves à un rythme inédit.

C’est un pari extrêmement risqué. Les stocks de brut ne sont pas une source d’énergie inépuisable. Ils sont une assurance-vie. En les utilisant pour masquer les conséquences d’un blocus qui s’éternise, Washington ne résout pas le problème structurel, il l’aggrave. C’est comme si un ménage décidait de vider son livret A pour continuer à payer ses factures après avoir perdu son emploi, en espérant en retrouver un rapidement. Si la période de chômage se prolonge, la faillite est inévitable.

Les États-Unis consomment leur capacité à encaisser un autre choc. Que se passerait-il si une autre crise géopolitique éclatait ? Si un ouragan majeur paralysait la production dans le golfe du Mexique ? Avec des stocks au plus bas, l’économie américaine serait totalement exposée, sans aucun filet de sécurité. Le choc énergétique ne serait plus une menace, mais une réalité brutale.

Le calcul politique de Donald Trump : le pétrodollar en ligne de mire ?

Pourquoi prendre un tel risque ? La réponse est probablement politique. L’offensive contre l’Iran serait une tentative de Washington de défendre le pétrodollar. Cet accord historique, qui liait la vente du pétrole saoudien au dollar, a expiré et n’a pas été renouvelé. La Chine, de son côté, pousse agressivement son renminbi comme alternative, notamment pour le commerce de l'énergie.

Dans cette optique, un blocus prolongé n'est plus un accident, mais une stratégie. En créant une crise énergétique mondiale et en contrôlant de fait le robinet du pétrole moyen-oriental, l’administration Trump chercherait à rappeler au monde qui fixe les règles du jeu. C’est un rappel de force : le commerce mondial de l'énergie dépend encore de la puissance militaire américaine, et donc du dollar. C'est un pari digne de la guerre froide, où la dissuasion économique passe par la démonstration de sa capacité à infliger des dommages. Le risque de dérapage est, bien entendu, colossal.


Le réveil sera douloureux, de la crise financière à la crise physique.

Nous sommes face à une déconnexion profonde entre deux mondes. D’un côté, une finance euphorique, qui vit dans l’instant et parie sur des scénarios optimistes à court terme. De l’autre, une économie réelle, physique, qui subit les contraintes du temps long, de la logistique et de la géopolitique.

Les marchés ont appris à gérer les crises financières. Les banques centrales savent inonder le système de liquidités pour éviter un effondrement. Mais aucune banque centrale ne peut imprimer des barils de pétrole. Une crise de l’énergie n’est pas une crise de liquidité ; c’est une crise de disponibilité d’un bien physique essentiel.


Tant que les investisseurs continueront de traiter le blocus du détroit d’Ormuz comme une simple ligne dans un modèle de risque, ils passeront à côté de l’essentiel. Le cœur du problème n’est pas le risque, c’est la certitude : la certitude que chaque jour qui passe nous rapproche d’un point de rupture où les stocks ne suffiront plus. Ce jour-là, le réveil sera aussi brutal que l’euphorie actuelle est irrationnelle. Et les marchés découvriront, trop tard, que le temps n'était pas une variable secondaire, mais le juge de paix. À suivre...

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