Crise Iran-USA, l'heure de la souveraineté européenne a sonné.
- Pascal Faccendini

- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Face au déclenchement des hostilités entre les États-Unis, Israël et l'Iran, les marchés ont joué une partition bien connue : celle du pessimisme à l'égard de l'Europe. La réaction a été quasi pavlovienne : l'Europe est dépendante de l'énergie du Moyen-Orient, donc elle sera la première victime d'un embrasement du golfe Persique. Les indices boursiers européens, comme le Stoxx 600, ont d'ailleurs immédiatement décroché face au S&P 500 américain, effaçant leur surperformance récente.
Pourtant, cette lecture est celle d'un monde qui n'existe plus. Elle ignore les transformations profondes, silencieuses mais structurelles, que le « Vieux Continent » a opérées depuis des décennies. Loin d'être la victime désignée de ce nouveau choc géopolitique, l'Europe pourrait bien en être l'improbable bénéficiaire. Car cette crise ne fait qu'accélérer une tendance de fond, devenue la nouvelle doctrine de Bruxelles à Varsovie, en passant par Paris et Berlin : la quête de souveraineté. Une souveraineté énergétique, militaire et technologique qui est en train de devenir le véritable moteur de la reprise européenne.
Le grand découplage, comment l'Europe a coupé le cordon énergétique.
L'idée d'une Europe à la merci d'une fermeture du détroit d'Ormuz est une image d'Épinal économique. Regardons les chiffres.
L'illusion du pétrole du Golfe.
En 2025, les importations de pétrole brut en provenance d'Arabie saoudite, d'Irak et des autres pays du Moyen-Orient ne représentaient que moins de 15 % de la consommation de l'Union européenne. Qui sont alors nos principaux fournisseurs ? Les États-Unis, la Norvège, le Kazakhstan et l'Azerbaïdjan, qui pèsent pour près de la moitié de notre consommation. La véritable dépendance se situe ailleurs : le Japon importe plus de 90 % de son pétrole du Golfe, la Chine environ 50 % et l'Inde 45 %. La vulnérabilité a changé de camp.
Il en va de même pour le gaz. Avant le conflit, le Qatar ne fournissait qu'environ 9 % du gaz naturel liquéfié européen. L'essentiel de notre approvisionnement provenait de Norvège et des États-Unis (environ 60 %) et de l'Algérie (environ 19 %).
La révolution verte, ce bouclier géopolitique.
Plus fondamentalement, l'Europe a structurellement réduit son "intensité pétrolière". Sa consommation de pétrole a été quasiment divisée par deux, passant de 20,6 millions de barils par jour en 1992 à 10,5 millions l'année dernière. Et ce, alors que dans le même temps, son économie a plus que triplé, passant d'un PIB de 5 800 milliards d'euros à 18 800 milliards !
Cet exploit a un nom : la transition énergétique. La part des énergies renouvelables dans la consommation d'électricité est passée de 15 % en 2005 à 48 % l'an dernier, contre seulement 24 % aux États-Unis. Loin d'être une coquetterie "écolo", ce virage est devenu une arme de souveraineté massive. Et le mouvement va s'accélérer, car les coûts s'effondrent : BloombergNEF prévoit une baisse du coût de l'électricité solaire de 30 % d'ici 2035, et de 23 % pour l'éolien. Le problème de l'intermittence est lui-même en passe d'être résolu, avec des coûts de stockage par batterie qui ont chuté de 27 % l'an dernier et devraient encore baisser de 25 % d'ici 2035. Un projet majeur à Laufenburg, en Suisse, va bientôt offrir une capacité de stockage de 1,6 GWh, l'équivalent d'une centrale à gaz.
Le retour en grâce du nucléaire.
Enfin, le tabou du nucléaire, cette énergie décarbonée, stable et souveraine par excellence, est en train de sauter. Poussés par l'impératif d'indépendance, le Royaume-Uni et la France accélèrent leurs programmes, la Pologne construit sa première centrale, et même la Belgique et la Suède font machine arrière sur leur sortie du nucléaire. En 2022, l'Union européenne a elle-même intégré l'atome dans sa taxonomie verte, ouvrant la voie à un retour massif des investissements.
La fin de la sieste budgétaire, l'Europe investit enfin massivement.
La deuxième raison d'être optimiste tient à un changement de logiciel radical à Bruxelles et à Berlin. L'austérité budgétaire a vécu. La crise du Covid, puis la guerre en Ukraine, ont converti les dirigeants européens aux vertus de l'investissement public coordonné.
Next Generation EU, le géant endormi se réveille.
Le plan de relance Next Generation EU (NGEU), doté de 725 milliards d'euros, a mis du temps à démarrer, mais il irrigue désormais les économies du sud de l'Europe. Il représente 8,3 % du PIB du Portugal, 10 % de celui de l'Espagne et 16 % de celui de la Grèce. Et ces fonds ne sont pas saupoudrés au hasard : 42 % sont alloués à la transition énergétique et 25 % à la transformation numérique, des investissements qui renforcent le potentiel de croissance à long terme. Les résultats sont là : le Portugal a affiché une croissance de 1,9 % en 2025, l'Espagne 2,8 % et la Grèce 2,1 %, bien au-dessus de la moyenne de 1,4 % de la zone euro.
Le "Zeitenwende" allemand, Berlin ouvre les vannes.
Le changement le plus spectaculaire vient d'Allemagne. Le futur chancelier Friedrich Merz a mis fin au sacro-saint "frein à l'endettement". Entre 2025 et 2029, le pays va emprunter près de 380 milliards d'euros pour ses seules dépenses de défense et mobiliser un fonds de 500 milliards d'euros pour moderniser ses infrastructures (transports, numérique, énergie...). Au total, ces programmes représentent 20,4 % du PIB allemand, une relance keynésienne d'une ampleur inédite qui va perfuser toute l'économie européenne.
La souveraineté, nouvelle doctrine européenne.
Derrière ces chiffres se dessine un projet politique. La crise ukrainienne et maintenant la crise iranienne agissent comme un électrochoc : l'Europe a compris que la protection américaine n'est plus garantie et que dans un monde de prédateurs, la naïveté est mortelle.
Le réarmement, un cycle d'investissement structurel.
Le réveil est brutal, mais il est là. Les pays de l'OTAN ne se contentent plus de viser les 2 % du PIB pour la défense, mais parlent désormais de 5 % d'ici 2035. Il ne s'agit pas d'une dépense passagère, mais d'un cycle d'investissement de très long terme qui va moderniser les armées, et irriguer tout un écosystème industriel dans la cybersécurité, les infrastructures et l'innovation technologique. Les carnets de commandes des entreprises de défense européennes atteignent déjà des niveaux records, offrant une visibilité exceptionnelle. Hélas, des points de fragilité demeurent, concernant le développement de l’appareil de production resté trop longtemps confronté à une absence de commandes, mais devrait rapidement évoluer.
De la régulation à l'action.
Ce changement ne se limite pas à la défense. Sur le plan institutionnel, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, pousse des réformes pour accélérer la prise de décision, créer un véritable marché unique de l'énergie et renforcer la souveraineté technologique dans l'IA et le cloud. L'objectif est de réduire les charges administratives, de lutter contre la surrèglementation.
En conclusion, la nervosité des marchés est issue d'une analyse hâtive. Elle regarde l'Europe dans le rétroviseur. La crise actuelle n'est pas la cause de la faiblesse de l'Europe, elle est le catalyseur de sa transformation. En la forçant à se sevrer des énergies fossiles du Golfe, à investir massivement dans son industrie de défense et sa technologie, et à assumer enfin sa puissance sur la scène mondiale, ce choc géopolitique est l'accélérateur de la souveraineté européenne. Et cette souveraineté est la meilleure garantie d'une prospérité durable pour les décennies à venir. L'Europe n'est pas un fardeau, elle est en train de redevenir une carte stratégique. À suivre...


