Un pétrole à 120$ est le détonateur d’une récession, mais la vraie bombe est entre les mains des banques centrales.
- Pascal Faccendini

- il y a 3 jours
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Le prix à la pompe qui flambe, les titres des journaux qui virent au rouge et cette angoisse diffuse d’un retour de la grande inflation. Depuis l'escalade militaire dans le Golfe Persique, le spectre d'un choc pétrolier majeur hante les esprits et les marchés. Le baril de pétrole, propulsé par une dynamique de guérilla qui menace l'artère vitale du commerce mondial, dépasse les 100 dollars et regarde avec insistance vers les 120 dollars. La question n'est plus de savoir si cette crise aura un impact, mais lequel. Et surtout, d'où viendra le véritable coup de frein qui pourrait nous faire basculer dans une récession ou une stagflation.
Car il faut se méfier des évidences. L'histoire économique, cette grande maîtresse souvent oubliée, nous enseigne une leçon contre-intuitive : ce ne sont pas les chocs pétroliers qui, par eux-mêmes, tuent la croissance. Ils ne sont que le symptôme, la fièvre. Le véritable déclencheur de la récession, c'est le remède administré pour combattre cette fièvre, c’est-à-dire la hausse brutale des taux d'intérêt par les banques centrales.
Le spectre d'un baril à 120 $ et plus qu'une hypothèse, c’est maintenant une probabilité.
Pour comprendre la situation actuelle, il faut d'abord la distinguer du choc de 2022. À l'époque, l'invasion de l'Ukraine avait certes fait s'envoler les prix, mais le système avait des soupapes de sécurité. L'Arabie Saoudite, cette véritable « banque centrale du pétrole », avait ouvert les vannes pour compenser l'éviction partielle du brut russe, tandis que la production américaine tournait à plein régime.
Aujourd'hui, le scénario est radicalement différent. L'offensive iranienne ne vise pas un acteur périphérique, mais le cœur battant de l'offre mondiale. En menant une guérilla "low-cost" contre les terminaux saoudiens et en menaçant le détroit d'Ormuz, par où transite 20% du pétrole mondial, Téhéran frappe l'économie mondiale là où ça fait mal. L'Arabie Saoudite, le "Swing Producer" capable de stabiliser les marchés, voit son infrastructure physique menacée. Dans ce contexte, un objectif de cours à 120 dollars le baril devient non seulement crédible, mais probable si le conflit perdure.
Le paradoxe américain, nager dans le pétrole et boire la tasse.
On pourrait croire que les États-Unis, devenus de très loin le premier producteur mondial de pétrole avec plus de 21 millions de barils par jour tous produits confondus, sont à l'abri. C'est un mirage. L'autosuffisance américaine est une réalité statistique, mais un leurre économique et logistique. Ce paradoxe s'explique par trois raisons fondamentales.
Une inadéquation industrielle.
Premièrement, le pétrole produit aux États-Unis est majoritairement un brut léger et peu soufré. Or, l'appareil de raffinage américain, construit il y a des décennies, est configuré pour traiter du pétrole lourd et soufré, celui qu'on importe notamment du Moyen-Orient. Le pays produit un pétrole qui n'est pas totalement adapté à ses propres usines.
Le casse-tête logistique du Jones Act.
Deuxièmement, la géographie est un obstacle. Les grands centres de production (Texas, Midwest) sont très éloignés des grands centres de consommation sur les côtes Est et Ouest. Pour couronner le tout, une loi datant de 1920, le "Jones Act", stipule que le transport de marchandises entre deux ports américains doit être effectué par des navires américains, ce qui renchérit considérablement le transport domestique. Il est souvent moins cher pour New York d'importer du pétrole du Nigeria que d'en faire venir du Golfe du Mexique.
Résultat : malgré une production record, le consommateur américain subit de plein fouet la hausse des cours mondiaux. Le prix du gallon d'essence à la pompe a déjà bondi de 20% et se rapproche de ses records historiques.
Le vrai déclencheur de la récession c’est le remède, pas la maladie.
C'est ici que nous touchons au cœur du problème. Une hausse du pétrole est inflationniste, c'est un fait. Elle se répercute directement sur les prix de l'essence et du chauffage, mais aussi indirectement sur les coûts de production de quasiment tous les biens, du yaourt au billet d'avion. Chaque hausse de 10% du prix du baril ajoute environ 0,3 point à l'inflation américaine.
Face à cette poussée inflationniste, que font les banques centrales ? Pour comprendre le futur, regardons dans le rétroviseur. Dans les années 1970, lors des deux grands chocs pétroliers, l'inflation avait atteint des sommets. La Réserve fédérale américaine (Fed), notamment sous la direction de Paul Volcker, avait réagi avec une brutalité inouïe : elle avait porté son taux directeur à près de 20% en 1980. Ce faisant, elle a "cassé" l'inflation, mais elle a aussi "cassé" l'économie, plongeant le pays dans une profonde récession. L'économiste Rudi Dornbusch avait cette maxime célèbre : « aucune expansion ne meurt de vieillesse : elles sont assassinées par les banques centrales ».
L'histoire se répète rarement à l'identique. L'économie d'aujourd'hui est moins dépendante de l'énergie qu'il y a 50 ans, et les syndicats ont moins de pouvoir pour imposer une spirale prix-salaires. Cependant, la psychologie des banquiers centraux n'a pas changé. Leur crédibilité repose sur leur capacité à maîtriser l'inflation. Laisser filer les prix, même pour des raisons exogènes comme une guerre, est un risque qu'ils sont rarement prêts à prendre. Ils préféreront toujours déclencher une récession contrôlée plutôt que de risquer une inflation galopante.
L'équation politique, le temps, l'Iran et un "Deal Maker" au pied du mur.
Cette mécanique économique se heurte à un mur politique. Pour le président Trump, à quelques mois des élections de mi-mandat, chaque centime de plus sur le gallon d'essence est un clou dans son cercueil politique. Il doit agir, et vite. Plusieurs options sont sur la table : suspendre temporairement le Jones Act, puiser dans les réserves stratégiques de pétrole ou encore autoriser une suspension de la taxe fédérale sur l'essence.
Mais ce sont des pansements sur une jambe de bois. Tant que le détroit d'Ormuz sera une zone de conflit, la pression sur les prix demeurera. De son côté, l'Iran n'a aucun intérêt à une désescalade rapide. Cette crise lui permet d'infliger un dommage économique massif à l'Occident avec des moyens limités, tout en se positionnant en position de force pour d'éventuelles négociations. Pour Téhéran, le temps est un allié. Pour Washington, c'est un ennemi.
Nous sommes donc face à une impasse. Soit des négociations s'engagent, mais au prix de concessions politiques que Trump pourrait avoir du mal à accepter. Soit les États-Unis tentent une intervention militaire pour sécuriser le détroit, avec des risques imprévisibles. Dans tous les cas, les coûts – politiques, diplomatiques et financiers – seront au minimum significatif.
En conclusion, la perspective d'une récession se renforce chaque jour.
Le baril à 120 dollars n'est pas la fin du monde en soi pour nos économies modernes. Il est, en revanche, le signal qui risque de pousser les banques centrales, gardiennes du temple de la stabilité des prix, à appuyer sur le frein monétaire. La véritable question n'est donc pas de savoir combien de temps durera le conflit en Iran, mais combien de temps la Réserve Fédérale et la Banque Centrale Européenne pourront tolérer une inflation portée par l'énergie avant de sacrifier la croissance sur l'autel de la crédibilité. Et l'histoire nous a appris qu'entre l'inflation et la croissance, le banquier central a rarement le cœur qui balance. A suivre...


