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Bulle de l’I.A et introduction en bourse de SpaceX, le choc des titans.

  • Photo du rédacteur: Pascal Faccendini
    Pascal Faccendini
  • 8 juin
  • 6 min de lecture

Rappelez-vous. Nous étions à l'aube du nouveau millénaire. Les investisseurs du monde entier s'arrachaient les actions des entreprises de télécommunications et d'Internet. Le monde allait changer, disait-on. Et il a changé ! Mais entre la promesse d'une révolution technologique et la réalité des portefeuilles boursiers, il y a parfois un abîme. Aujourd’hui, l'Intelligence Artificielle (IA) nous rejoue cette même symphonie. Les marchés sont en lévitation, portés par des espérances pharaoniques.

C’est précisément dans ce climat d'euphorie, où les milliards pleuvent comme à Gravelotte sur les géants de la tech, que s'annonce un événement sismique : l'introduction en bourse (IPO) de SpaceX. Une entreprise valorisée à près de 2000 milliards de dollars, qui promet Mars et des centres de données en orbite. La question qui se pose, et qui vaut littéralement des milliers de milliards, est la suivante : comment cette bulle de l'IA va-t-elle négocier l'arrivée de ce mastodonte, et de ceux qui suivront, comme Anthropic ou OpenAI ? Sommes-nous à l'aube d'un nouvel âge d'or, ou au bord du précipice ? Décryptage.


Le parallèle troublant, sommes-nous de retour en l'an 2000 ?

Pour comprendre ce qui nous attend avec SpaceX, il faut regarder dans le rétroviseur. L'histoire ne se répète jamais à l'identique, mais en économie, elle rime souvent avec une précision redoutable.

Des investissements colossaux, hier comme aujourd'hui.

Entre 1996 et 2000, les opérateurs télécoms et les équipementiers comme Cisco ou Lucent ont englouti plus de 500 milliards de dollars dans les infrastructures de la "nouvelle économie". Aujourd'hui, l'effort d'investissement est d'une magnitude tout aussi sidérante. Les géants que l'on nomme les Magnificent Seven (Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Oracle...) prévoient de dépenser entre 660 et 725 milliards de dollars d'ici 2026. C'est près de 1 % du PIB américain !

La différence fondamentale, et elle est de taille, c'est que ces géants d'aujourd'hui sont rentables. Ils affichent des marges nettes insolentes, autour de 28 %, contre à peine 16 % pour les leaders de l'an 2000. Ils s'autofinancent, là où la bulle des années 90 reposait sur un château de cartes de crédits croisés (vendor financing). La demande pour les puces Nvidia ou les serveurs Microsoft dépasse l'offre, au point de buter sur les limites physiques de notre production d'électricité. La révolution est bien réelle.

Le piège temporel, avoir raison trop tôt, c'est avoir tort.

Cependant, la macroéconomie nous enseigne une leçon cruelle : la tension réside dans le timing. Au début des années 2000, les marchés ont anticipé la révolution bien avant qu'elle ne se traduise dans l'économie réelle. Le Nasdaq a touché les étoiles au premier trimestre 2000, mais la productivité américaine, elle, n'a culminé qu'en 2004. Pendant ce décalage de quatre ans, l'indice technologique s'est effondré de 80 %. Les câbles de fibre optique posés à prix d'or sont restés inutilisés.

Aujourd'hui, nous observons la même asymétrie. La thèse de l'IA reste en attente de confirmation macroéconomique. Si la révolution tarde à se matérialiser dans les chiffres de la productivité globale, la sanction sera terrible. Une compression des multiples boursiers peut survenir, et ce, même si les bénéfices continuent de croître.


SpaceX en Bourse, un trou noir financier ou le coup du siècle ?

C'est sur ce terrain miné par des valorisations extrêmes qu'atterrit le vaisseau de SpaceX. L'entreprise d'Elon Musk n'est pas une simple société aérospatiale ; c'est une machine à rêves.

Vendre une utopie à 2000 milliards de dollars.

En misant sur SpaceX, l'investisseur achète la vision d'un homme : la colonisation de Mars et l'IA distribuée depuis l'espace via Starlink et xAI. Mais regardons les chiffres, froids et têtus. La valorisation espérée tourne autour de 1800 à 2000 milliards de dollars. À ce tarif, l'action vaudrait 94 fois le chiffre d'affaires projeté pour 2025. C'est astronomique. À titre de comparaison, le cabinet Morningstar estime la juste valeur de l'entreprise à 780 milliards de dollars. La moitié !

Surtout, l'entreprise grossit, mais elle brûle de la trésorerie. En 2025, son chiffre d'affaires a bondi à 18,7 milliards de dollars, mais ses pertes ont atteint 4,9 milliards. Sa branche d'Intelligence Artificielle, xAI, plafonne à 500 millions de dollars de revenus, une goutte d'eau face aux rouleaux compresseurs que sont OpenAI ou Anthropic.

Une forteresse juridique où le fondateur est roi.

Et puis, il y a la gouvernance. Ces futures "Super IPO" imposent de nouvelles règles qui tordent le cou au capitalisme actionnarial traditionnel. En achetant du SpaceX, vous n'aurez pas votre mot à dire. Avec un système d'actions à droits de vote multiples (catégorie A pour vous, catégorie B pour lui), Elon Musk conservera 82 % des droits de vote.

Pire encore, SpaceX a été transformée en forteresse juridique basée au Texas. En cas de litige, fini les class actions (recours collectifs) ; place à un arbitrage privé sans jury. Les investisseurs achètent une dictature éclairée, au prix fort.


Quand la mécanique boursière force la main de la bulle.

Mais alors, comment le marché va-t-il absorber un tel mastodonte sans imploser ? C'est ici que la mécanique financière moderne révèle toute sa perversité, et c'est ce que la bulle de l'IA va devoir affronter.

Le piège silencieux des portefeuilles passifs.

La Bourse a changé. Aujourd'hui, plus de 60 % des actions américaines sont détenues par des fonds passifs (les fameux ETF), qui se contentent de répliquer aveuglément des indices. Récemment, le Nasdaq a même modifié ses règles pour permettre à de méga-capitalisations comme SpaceX d'intégrer l'indice en 15 jours au lieu de trois mois !

Le mécanisme est implacable. Dès que SpaceX entrera dans l'indice, tous ces fonds – y compris ceux qui abritent l'épargne-retraite des travailleurs – devront obligatoirement acheter du SpaceX pour refléter son poids colossal. Ils devront, pour ce faire, vendre d'autres valeurs.

Une volatilité programmée.

Ajoutez à cela que SpaceX a prévu de réserver 30 % des actions de cette opération aux investisseurs particuliers, et que seulement 4 % du capital total sera mis sur le marché au début. Nous avons là une recette explosive : une demande massive et contrainte (les fonds passifs et l'armée de fans d'Elon Musk) face à une offre minuscule. Le cours de l'action va s'envoler de façon mécanique, alimentant la bulle, avant une inévitable correction lorsque la gravité reprendra ses droits. L'histoire des "Super IPO" comme Uber, Alibaba ou Meta nous rappelle que les débuts boursiers de ces géants très attendus sont souvent chaotiques.


Les prochaines "Super IPO" et le risque systémique.

L'introduction de SpaceX ne sera qu'un galop d'essai. Derrière, des géants de l'IA pure comme OpenAI ou Anthropic se préparent. Ces entreprises arrivent en bourse à un stade où elles sont déjà dominantes, et valorisées à des centaines de milliards. L'essentiel de la création de valeur a déjà été capté par les marchés privés (Venture Capital). La Bourse publique n'est plus le lieu de financement de la croissance de l'innovation, mais un simple guichet de sortie où les fondateurs et premiers investisseurs viennent encaisser leurs jetons.

Un environnement macroéconomique en trompe-l'œil.

Ces "Super IPO" vont se heurter à un mur macroéconomique. Actuellement, la solidité des marchés actions est tenue à bout de bras par l'IA. La hausse des indices s'explique par la rentabilité inouïe des fabricants de puces (comme TSMC ou ASML) et des hyperscalers américains. L'Europe, à la traîne sur l'IA, souffre de la comparaison.

Mais n'oublions pas la notion de circularité de cette économie : les dépenses colossales des uns (Microsoft, Meta) constituent les revenus des autres (Nvidia). Que se passera-t-il le jour où les géants de la tech exigeront un vrai retour sur investissement de l'IA et réduiront leurs achats de serveurs ? Tout l'écosystème tremblera.

Si l'on y ajoute les incertitudes géopolitiques – le détroit d'Ormuz figé, le marché du pétrole opaque, une inflation persistante et des anticipations de taux divergentes entre l'Europe et les États-Unis – le cocktail est éminemment volatil.


En conclusion, prudence et diversification.

La bulle de l'IA négociera l'IPO de SpaceX dans un mélange de frénésie mécanique et d'aveuglement volontaire. Les milliards s'échangeront, les records tomberont peut-être. La révolution technologique, comme celle d'Internet, est vraie. Mais les valorisations démesurées de ces groupes pourraient bien être à l'origine de la prochaine secousse financière majeure.

Pour l'investisseur averti, la leçon est claire. S'exposer à l'IA, oui, mais intelligemment. Il faut sortir du piège de l'illusion de diversification des grands indices, mesurer son exposition ligne par ligne, et surtout, intégrer des amortisseurs classiques : la qualité défensive européenne, les infrastructures cotées, et cette bonne vieille relique barbare qu'est l'or. Car en finance, l’excès d’enthousiasme est rarement le compagnon de route de la rentabilité future. Quand la musique s'arrêtera, il faudra déjà être près de la porte. À suivre...

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