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Changement de régime en Iran, Quand l'Économie et le Nationalisme remplacent le Dogme des Mollahs.

  • Photo du rédacteur: Pascal Faccendini
    Pascal Faccendini
  • il y a 2 jours
  • 6 min de lecture

Nous sommes à Téhéran, à la tombée de la nuit. Dans les rues bouillonnantes de cette mégapole, des jeunes femmes circulent à scooter, les cheveux au vent, sans le moindre voile. Aux terrasses des cafés, on discute, on rit, on regarde des matchs de football en sirotant un thé. La police des mœurs semble s’être volatilisée. Sommes-nous au lendemain d'une révolution populaire ayant renversé la République islamique ? Pas du tout. L'État est toujours là, solidement ancré. Mais ne vous y trompez pas : sous nos yeux, un changement de régime en Iran est bel et bien en train de s'opérer.

Ce n'est pas le Grand Soir, ni la chute brutale d'un mur. C'est une mue, silencieuse mais implacable. Une transformation de l’intérieur où le pouvoir idéologique et religieux, celui des ayatollahs et du Velayat-e Faqih, est en train d'être phagocyté par une autre force, beaucoup plus pragmatique, beaucoup plus froide, et surtout beaucoup plus intéressée par le carnet de chèques de la nation : les Gardiens de la Révolution. Pour comprendre ce bouleversement inédit, il faut chausser nos lunettes d'économistes. Car en Iran comme ailleurs, l'idéologie finit toujours par se fracasser sur le mur des réalités financières.


La faillite d'un dogme, quand l'inflation dicte la politique.

L'économie a ses raisons que la théocratie ne peut plus ignorer. Aujourd'hui, l'Iran est un pays exsangue. Les prix ont quadruplé, l'inflation est une hydre qui dévore le pouvoir d'achat des ménages, et les sanctions internationales ont asphyxié le commerce extérieur. Or, on ne nourrit pas une population de près de 100 millions d'habitants – dont plus de la moitié a moins de 35 ans – avec de grands discours sur la pureté religieuse.

La jeunesse iranienne est éduquée, urbaine, et elle a faim. Faim de consommation, faim de progrès technologique, faim d'une vie normale « à 2 000 kilomètres à l'heure », comme le décrivent les intellectuels sur place. Face à cette pression sociale qui a failli emporter le système lors des manifestations de janvier dernier, réprimées dans le sang, les véritables détenteurs du pouvoir armé ont fait un calcul glaçant de réalisme.

Les Gardiens de la révolution, les fameux Pasdaran, ont compris que l'obstination religieuse des mollahs menait le pays tout droit à l'abîme économique, et par conséquent, à leur propre perte. Ils ont donc décidé de lâcher du lest sur le sociétal pour conserver l'essentiel : le pouvoir économique et politique. Le voile tombe, mais la main de fer reste.


Du turban au treillis, l'émergence d'un capitalisme d'État Nationaliste.

Ce à quoi nous assistons, c'est à la naissance d'un nouveau contrat social. Un compromis nationaliste et technocratique. La question posée aux citoyens iraniens n'est plus : « Êtes-vous un bon musulman ? », mais « Êtes-vous un bon Iranien ? ».

C'est un changement de paradigme fondamental. La légitimité du régime ne repose plus sur l'héritage divin, mais sur la capacité de l'État à défendre les frontières, à administrer le pays efficacement face au chaos (États-Unis, Israël, crises régionales), et surtout, à relancer la machine économique. L’objectif de ce "Deep State" militaire ? Transformer la République islamique en un État autoritaire de droite, mâtiné de capitalisme d'État, à l'image de ce que le Prince Mohammed ben Salmane (MBS) réalise en Arabie Saoudite. Une libéralisation des mœurs échangée contre une soumission politique absolue.

Dans les médias d'État, l'identité iranienne est désormais présentée sous un jour culturel plutôt que strictement religieux. On cherche à renouer avec la classe moyenne. Pourquoi ? Parce que les Gardiens de la révolution ont besoin d'une cohésion nationale minimale pour asseoir leur grand dessein : faire de l'Iran la puissance hégémonique incontestée de l'Asie occidentale et du Moyen-Orient. Mais pour devenir l'ogre régional, il faut des ressources. Et c'est ici que l'économie mondiale entre en jeu.

L'appât des 300 milliards de dollars.

La perspective d'un protocole d'accord, même informel, avec l'administration américaine (sous l'impulsion d'un Donald Trump dont les déclarations brouillent souvent les pistes) représente la clé de voûte de cette stratégie. L'enjeu chiffré donne le vertige : le déblocage potentiel de 300 milliards de dollars, et la levée progressive des sanctions sur les hydrocarbures.

Imaginez l'afflux d'une telle manne financière dans une économie asséchée. C'est l'oxygène dont le régime a besoin pour survivre. Les Gardiens de la révolution gèrent déjà un vaste empire économique (télécommunications, BTP, énergie). Ils veulent désormais faire du business, exporter le pétrole sans passer par la flotte fantôme aux rabais énormes concédés à la Chine, et développer le titanesque champ gazier partagé avec le Qatar. En d'autres termes : troquer, au moins en façade, la tenue de combattant islamique contre le costume de VRP du Golfe.


Revanche ou reconstruction, la fracture au sommet de l'État.

Cependant, ne nous y trompons pas. Ce chemin vers la "seconde République islamique" n'a rien d'un long fleuve tranquille. C'est même une route semée d'explosifs, car le système iranien est en train de se fracturer de l'intérieur.

Le tabou de la guerre directe étant tombé, deux lignes irréconciliables s'affrontent aujourd'hui au sommet de l'appareil d'État.D'un côté, le camp de la Revanche. Incarné par des figures comme Esmail Qaani, chef de la force Al-Qods. Pour eux, l'économie est secondaire. La priorité reste l'« Axe de la résistance » (Hezbollah, Hamas), la destruction d'Israël et l'expulsion des Américains. Pour ces idéologues, tout accord diplomatique n'est qu'une trêve tactique dans une guerre existentielle.

De l'autre côté, le camp de la Reconstruction. Représenté par des politiciens comme Mohammad Ghalibaf au Parlement. Leur discours est purement comptable et pragmatique : il faut, disent-ils, « reprendre la tranchée aux jeunes lanceurs de missiles et libérer la population du poids de la pression économique. » En clair : on arrête les frais. La guerre coûte trop cher, elle ruine le pays et menace la survie même de la caste dirigeante.

Ce clivage n'est pas qu'une simple dispute de salon. Il se joue dans la rue, où des partisans radicaux du régime manifestent la nuit contre leur propre gouvernement, accusant l'équipe de négociation de trahir le sang des martyrs.

Le risque du chaos, entre coup d'État et révolution interne.

Nous sommes donc face à une équation à multiples inconnues. Ce changement de régime en Iran débouchera-t-il sur un consensus ? L'histoire économique et politique nous enseigne que les périodes de transition autoritaires sont les plus dangereuses. Deux scénarios se dessinent pour les années à venir.

Le premier est celui de la normalisation boiteuse. Les purs et durs ralentissent les réformes économiques sans pouvoir les stopper. L'Iran vivote, ni totalement ouvert, ni totalement en guerre. La manne financière sert essentiellement à enrichir les réseaux oligarchiques affiliés aux Gardiens de la Révolution, perpétuant un système de rente et de corruption, sans véritablement ruisseler vers une population qui s'impatiente.

Le second scénario est beaucoup plus volatil. Si la fracture entre les « revanchards » et les « bâtisseurs » s'élargit, le régime pourrait subir des dommages structurels irréversibles. Nous pourrions alors assister à la version iranienne de la chute de l'Union Soviétique. Purges internes, assassinats ciblés, coup d'État militaire des généraux contre les derniers mollahs récalcitrants... Dans ce chaos au sommet, le contrôle pourrait échapper à tout le monde.

C'est là que le peuple iranien, cette classe moyenne éduquée qui a accepté de "temporiser" en échange d'un peu d'air, pourrait reprendre la rue, transformant ce changement de régime contrôlé en une véritable révolution populaire balayant définitivement le système.


Un pari géopolitique à haut risque.

L’Iran est à la croisée des chemins. L’illusion d’une théocratie parfaite s’est dissipée, remplacée par le cynisme d’un appareil militaro-économique qui tente de sauver sa peau et ses privilèges. Les Gardiens de la révolution ont compris que pour s'imposer face à l'Arabie Saoudite, aux Émirats et à Israël, il ne faut plus seulement des milices, il faut un PIB solide. Il faut de l'attractivité. Les dollars sont un vecteur d'influence beaucoup plus puissant à long terme que les drones.

Mais la mue est douloureuse. Comment devenir une puissance régionale fréquentable, comment attirer les investissements pour exploiter ses ressources gazières, sans renier un demi-siècle de rhétorique anti-occidentale ? Comment s'enrichir au grand jour sans déclencher les foudres d'une frange radicale que le régime a lui-même biberonnée à la haine ?


Conclusion.

Le monde s'était habitué à un Iran dogmatique, prisonnier de son idéologie islamiste. La décennie qui s'ouvre nous présente un Iran nouveau, militarisé, nationaliste, cherchant à s'intégrer au jeu du capitalisme d'État mondial pour financer ses ambitions de puissance régionale. C'est une démarche d'une lourdeur extraordinaire, semée de pièges mortels. Les Gardiens de la Révolution jouent à quitte ou double avec l'avenir de leur pays. Et comme toujours, au bout du compte, ce seront les dynamiques de l'économie, l'inflation et la soif de prospérité d'un peuple qui dicteront le chapitre final de l'histoire iranienne. À suivre...

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