Le coup de force du Congrès, comment la reprise en main de la politique Américaine isole Trump et redessine la carte du monde ?
- Pascal Faccendini

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 18 heures

Le coup de tonnerre est venu de l'institution la plus solennelle de Washington, la Cour Suprême. Dans une décision qui fera date, les juges ont sifflé la fin de la partie pour une bonne partie de la politique commerciale agressive de Donald Trump. Mais attention, ce n'est pas qu'une simple querelle juridique. C'est le symptôme d'un phénomène bien plus profond : la reprise en main du pouvoir par le Congrès américain, lassé des excès d'un exécutif qui a trop longtemps confondu vitesse et précipitation.
Ce bras de fer institutionnel est bien plus qu'une tempête dans un verre d'eau washingtonien. C'est un séisme dont les répliques se font sentir sur trois fronts majeurs. D'abord, un front politique, avec un Donald Trump affaibli et défiant. Ensuite, un front économique, avec un trou béant de plusieurs centaines de milliards de dollars qui s'ouvre dans le budget fédéral. Enfin, et c'est peut-être le plus important pour nous Européens, un front géopolitique, où l'unilatéralisme commercial cède la place à une approche plus classique, plus mondialiste, qui pourrait, par ricochet, changer la donne pour le dossier ukrainien.
Alors, décryptons ensemble, comment un jugement sur des droits de douane a-t-il pu enclencher une telle réaction en chaîne ?
Le camouflet juridique, la Cour Suprême siffle la fin de "l'urgence économique".
Pour bien comprendre, il faut revenir à la méthode Trump. Pour imposer ses surtaxes douanières à la quasi-totalité des produits entrant aux États-Unis, le président s'est appuyé sur une loi de 1977, l'IEEPA (International Emergency Economic Powers Act). Cette loi permet à l'exécutif d'agir sans l'aval du Congrès en cas "d'urgence économique". Une notion volontairement floue, que Donald Trump a interprétée de la manière la plus large possible.
Une majorité conservatrice désavoue le président.
C'est là que le bât blesse. Par une majorité de six juges contre trois – un score sans appel – la Cour Suprême a jugé cette "urgence" inexistante. Le juge en chef John Roberts, pourtant conservateur, a été très clair dans ses conclusions : le pouvoir d'imposer des taxes et des droits de douane appartient au Congrès. Pour le contourner, le président doit "justifier d'une autorisation du Congrès claire". En clair, la Cour a rappelé à Donald Trump qu'il n'était pas un monarque économique.
Le plus ironique ? La décision a été soutenue par deux juges conservateurs nommés par Trump lui-même, Amy Coney Barrett et Neil Gorsuch. Un désaveu cinglant qui montre que même dans son propre camp, la méthode de la terre brûlée institutionnelle a ses limites.
La réaction de Donald Trump ne s'est pas fait attendre. Tel un boxeur sonné mais pas KO, il a immédiatement annoncé, via un décret, une nouvelle taxation mondiale portée à 15%, le maximum autorisé par une autre loi, le Trade Act, qui ne peut cependant s'appliquer que 150 jours sans l'aval du Congrès. Une fuite en avant qui ne fait que confirmer son isolement.
L'onde de choc économique, la boîte de Pandore budgétaire est ouverte.
Au-delà du revers politique, la conséquence la plus immédiate et la plus douloureuse est financière. Car la politique de Trump, si contestable soit-elle, avait une vertu : elle remplissait les caisses du Trésor américain.
Un trou de 175 milliards de dollars dans les recettes.
Les chiffres donnent le vertige. L'annulation des tarifs douaniers imposés via l'IEEPA prive l'État fédéral de recettes estimées entre 130 et 175 milliards de dollars. Pour vous donner un ordre de grandeur, cela représente environ 10 à 15% de toutes les recettes douanières du pays. C'est comme si, du jour au lendemain, le budget de la France était privé de la moitié de ses recettes d'impôt sur les sociétés.
Ce manque à gagner force l'Amérique à des choix cornéliens : faut-il augmenter d'autres impôts, ce qui est politiquement explosif ? Faut-il couper dans les dépenses, au risque de freiner la croissance ? Ou faut-il laisser filer le déficit, déjà abyssal ?
À cela s'ajoute un chaos administratif sans précédent. En parallèle des droits de douane, Donald Trump a gelé des milliards de dollars de crédits fédéraux destinés aux programmes sociaux ou à l'aide aux victimes de catastrophes naturelles. La justice, saisie par 23 États, a bloqué ces décisions, mais les blocages et les purges dans la haute fonction publique ont déjà considérablement grippé la machine administrative, menaçant de paralyser des pans entiers des services publics.
La contre-offensive du Congrès, la reprise en main est en marche.
La décision de la Cour Suprême n'est pas un événement isolé. C'est le catalyseur qui a enhardi un Congrès déjà échaudé par quatre années de décisions unilatérales. Une alliance de circonstance, composée de démocrates et de républicains modérés et libre-échangistes, est bien décidée à reprendre les rênes.
L'arsenal législatif pour encadrer le président.
Le Congrès dispose de plusieurs outils pour contrer le président. D'abord, le pouvoir budgétaire. Il peut tout simplement refuser de valider les priorités de Trump et rediriger les fonds qu'il a tenté de geler.
Ensuite, l'arsenal législatif. Des projets de loi comme le "Trade Review Act" visent à obliger le président à notifier et à faire approuver par le Congrès toute nouvelle taxe douanière dans un délai strict, sous peine de la voir annulée. C'est une manière de remettre le Parlement au centre du jeu commercial.
Enfin, le contrôle s'étend aux pouvoirs militaires. Le Congrès a déjà tenté, à plusieurs reprises, de limiter la capacité de Donald Trump à engager des frappes contre l'Iran ou à mener des opérations au Venezuela sans un feu vert préalable. Si Trump a souvent utilisé son veto, le rapport de force politique est en train de s'inverser. Chaque nouvelle tentative de passage en force érode un peu plus son soutien chez les républicains modérés, dont les voix sont cruciales.
La redistribution géostratégique, la fin de l'unilatéralisme est une Chance pour l'Ukraine ?
Cette reprise en main par le Congrès a des conséquences qui dépassent largement les frontières américaines. C'est toute l'architecture des relations internationales qui est en train d'être remodelée.
Le retour forcé au multilatéralisme.
Privé de son arme favorite – les tarifs douaniers "réciproques" décidés sur un coup de tête –, Donald Trump perd son principal levier de pression dans les négociations commerciales avec la Chine et l'Europe. Il est désormais contraint de revenir à la table des négociations, dans un cadre plus multilatéral et réglementé, piloté par un Congrès fondamentalement plus pro-commerce et internationaliste. C'est la fin de la diplomatie du tweet commercial.
Ce basculement force l'exécutif américain à plus de prévisibilité. Les résolutions sur l'Iran et le Venezuela, même si elles ne sont pas toujours contraignantes, envoient un message clair : l'Amérique ne partira plus en guerre sur une simple décision présidentielle. Les alliés, notamment européens, peuvent espérer un partenaire moins erratique.
Une fenêtre d'opportunité pour l'Ukraine.
C'est dans ce nouveau contexte que le dossier ukrainien pourrait trouver un écho inattendu. La politique étrangère de Donald Trump a souvent été perçue comme transactionnelle et sceptique vis-à-vis des alliances traditionnelles comme l'OTAN. Un Congrès qui reprend la main, c'est un Congrès plus sensible aux arguments de la sécurité collective et de la défense du droit international.
Un axe pro-commerce et internationaliste, qu'il soit démocrate ou républicain modéré, est par nature plus enclin à soutenir un allié stratégique comme l'Ukraine face à l'agression russe. Le soutien à Kiev pourrait devenir moins dépendant des humeurs présidentielles et s'inscrire dans une stratégie de long terme, validée et financée par le pouvoir législatif. C'est un pari, bien sûr, car le Congrès américain est lui-même divisé. Mais dans le grand jeu de bascule du pouvoir qui se joue à Washington, l'Ukraine a potentiellement une carte à jouer.
En conclusion, le revers infligé à Donald Trump par la Cour Suprême est bien plus qu'une défaite. C'est l'acte fondateur d'un rééquilibrage des pouvoirs sans précédent depuis l'ère Nixon. En voulant tordre le bras des institutions, Donald Trump les a peut-être réveillées. Ce retour du Congrès sur le devant de la scène promet une période d'incertitude économique pour l'Amérique, mais il pourrait aussi signer le retour à une diplomatie plus stable et prévisible. Un nouveau chapitre s'ouvre, et l'Europe aurait tout intérêt à le lire attentivement. À suivre...


